L’éthique d’entreprise est une mode qui s’est largement répandue au cours des dernières décennies et donne lieu à nombre de séminaires et de débats. Au-delà de cet effet de mode, que les entreprises aient besoin de se « moraliser» , cela peut paraître une évidence au regard des « affaires» qui alimentent l’actualité d’une économie en crise. Mais le capitalisme, avec toutes les dérives qu’on lui connaît, est-il malade d’immoralité ou est-il tout simplement devenu fou ?

Si j’étais quelque peu provocateur, mais loin de moi cette idée, je dirais que la force extraordinaire du capitalisme, c’est sa capacité à transformer en source potentielle de profit tout ce qu’il touche, c’est son immense pouvoir à faire de l’argent avec tout, y compris avec ce qui peut être a priori le plus étranger au monde de la richesse, à savoir l’éthique. Et cela, non pas par dévoiement ou par cupidité, mais par nature : l’économie ne sait pas faire autre chose que de la richesse !

Il était une fois Midas…

Cela se passe, il y a bien longtemps… Midas est roi dans une région de la Grèce antique que l’on nomme la Phrygie. Il est roi ou plutôt tout juste roitelet, mais il est aussi l’ami d’un dieu puissant, Dionysos. Celui-ci, pour récompenser Midas de quelques menus services, lui offre la faveur de choisir une récompense à sa totale convenance. Une occasion à ne pas rater (une occasion en « or» , comme va nous le révéler la suite de l’histoire) et que le dit-Midas, par ailleurs pas très malin, ne va pas laisser passer : « Donne moi le pouvoir de changer en or tout ce que je touche» , dit-il en substance. Et, comme rien n’est impossible au dieu, il suffit de demander… Sitôt dit, sitôt fait… Et Midas de mettre en œuvre, immédiatement, son nouveau talent dont il ne perçoit pas encore la puissance maléfique : il ramasse une pierre, il coupe un rameau d’olivier, il touche un morceau de pain sec, et tout devient lingot… Extraordinaire ! Magnifique ! Mais bien sûr, le rêve devient vite cauchemar, quand Midas commence à prendre conscience de ce qui l’attend : il est pris à son propre piège ! C’est la mort assurée… On rassurera les âmes sensibles : l’histoire se termine bien. Dionysos, bon prince, va indiquer à son ami Midas le moyen de sa guérison : il lui suffira de se laver dans l’eau pure d’un cours d’eau, ce qu’il fait immédiatement. Le cours d’eau dans lequel il se plonge sans plus tarder s’appelle Pactole (un nom qui a gardé toute sa signification !), et celui-ci continue, dit-on, depuis l’antiquité, de charrier de nombreuses pépites d’or. En se plongeant dans l’eau, Midas a transmis son pouvoir au fleuve : c’est celui-ci, à son tour, qui fabrique de l’or.

De notre point de vue, la sagesse du mythe ne s’arrête pas à la signification immédiate que vingt siècles de christianisme nous pousseraient à lui donner : Midas a péché par cupidité et avidité, c’est évident, il a cru imprudemment que l’or pouvait devenir le but ultime de la vie, il a confondu bien légèrement l’avoir et l’être… Et la leçon que tout un chacun connaît, c’est qu’il n’y a pas que l’argent ou que l’or dans la vie !

Certes, mais le mythe a sans doute un sens plus profond. Derrière Midas, il y a Frankenstein qui n’est pas loin, et le mythe d’un homme tout-puissant, en tout cas trop puissant, et qui se met à jouer à l’apprenti-sorcier en déclenchant des forces qui, une fois mises en œuvre, lui échappent et qu’il ne peut plus contrôler. Dégâts assurés !…

De Midas à la crise des sub-primes… à la crise financière et… à la crise économique

La crise des sub-primes, la crise financière qui en a résulté et la crise économique que nous subissons encore de plein fouet ne sont pas la manifestation de l’échec du capitalisme, mais bien au contraire, la conséquence de son trop grand succès. Les règles du capitalisme financier qui dominent le monde économique n’ont pas mal fonctionné, elles ont même très bien fonctionné, et c’est parce qu’elles ont trop bien fonctionné qu’elles ont conduit aux catastrophes que l’on connaît.

Les plus grands spécialistes appelés au chevet du presque mourrant n’ont pu que constater l’état du moribond. Et le remède docteur ? « Il faut moraliser l’économie» , ont-ils presque tous repris en chœur unanime ! La morale pour sauver l’économie, un comble quand même non, si on y réfléchit un tant soit peu !

Cela ne vous rappelle en rien notre histoire de Midas ? Un pouvoir extraordinaire : celui de faire de l’argent avec rien, ou plus exactement avec tout…, l’excitation de la puissance ainsi donnée …, un mécanisme qui s’emballe et que personne ne peut plus contrôler…, à terme la mort assurée si on laisse le processus se dérouler…

La parabole du « marchand honnête»

Encore une petite histoire… Il n’est pas dans l’essence du marchand d’être malhonnête. En tout cas, le nôtre ne l’est pas. Il ne trompe pas sur la marchandise, il traite ses clients avec respect et déférence, il applique les mêmes prix pour tout le monde et des prix que l’on qualifiera d’» honnêtes» , il rend scrupuleusement la monnaie… On ajoutera qu’il est juste à l’égard de ses employés, qu’il les paye du mieux qu’il peut, qu’il les considère comme des êtres humains et pas comme des machines à produire, et même qu’il fait tout ce qui est en son pouvoir pour qu’ils se sentent bien dans leur travail. Voilà ce qu’on peut appeler un « bon» marchand, apprécié de ses clients tout autant que de ses fournisseurs et loué unanimement par ses salariés.

Cette parabole dans laquelle on pourrait reconnaître le portrait idéal de « l’entreprise éthique» (j’entends par là l’entreprise qui a mis les valeurs éthiques au cœur de son fonctionnement) nous vient d’Emmanuel KANT, sans doute un des plus grands philosophes allemands du 18ème siècle. S’il nous raconte cette histoire, c’est pour définir la notion de « moralité» , mais nous pourrions tout aussi bien dire d’éthique.

Qu’a-t-il de moral ce « marchand honnête» ? Absolument rien, répond KANT. Il est tout simplement un « marchand avisé» , un marchand intelligent, un marchand qui a bien compris où se situait l’intérêt de sa petite entreprise. Ce n’est pas tout à fait par hasard si la mythologie grecque nous décrit Midas comme un fieffé crétin, comme un niais qui n’a pas inventé le fil à couper le beurre. S’il avait un tant soit peu réfléchi, il n’aurait pas agi comme il a agi ! Le plus grand défaut de Midas, ce n’est pas la cupidité, c’est la bêtise ! Quant au marchand rusé de Kant, en quoi est-il honnête ? Qu’y a-t-il de moral à suivre son intérêt ? Qui nous dit qu’il n’est pas aussi cupide que Midas ? Entre Midas et le marchand honnête, il y a pas de différence de valeur éthique, il y a tout simplement une différence d’intelligence. Et KANT de conclure : notre marchand est un « bon» marchand, ce n’est en rien un marchand « bon» . La morale, c’est autre chose…

Capitalisme et morale, que peuvent-ils avoir en commun ?

D’une manière sans doute différente, KANT, à travers l’histoire du marchand honnête, ne dit pas autre chose que ce que COMTE-SPONVILLE, plus récemment, a démontré avec force : le capitalisme n’est ni moral, ni immoral, il est tout simplement a-moral, c’est-à-dire en dehors du champ de la morale. Et d’ajouter : « Je ne vois pas très bien quel sens il y a à parler, comme on le fait presque toujours, surtout dans le monde patronal, d’éthique d’entreprise ou de morale d’entreprise» . Voilà qui sonne le glas d’une notion pourtant fort prisée, pour ne pas dire fort courtisée. A croire qu’on attend de l’éthique ou de la morale qu’elles viennent sauver une économie qui marche sur la tête et qui risque bien de courir à la catastrophe. L’éthique serait l’eau du Pactole lavant Midas de sa trop grande cupidité !…

On va le dire crûment, et sans doute avec un peu de provocation : l’entreprise a moins besoin de morale que de saine gestion ! On a fait, de façon ultra-simpliste, du bonus des traders l’archétype de la nécessité d’une moralisation de l’économie. Un scandale, nous a-t-on crié sur tous les toits ! Même chose en ce qui concerne les parachutes dorés que les grands managers emportent avec eux pendant que les salariés de leur entreprise s’en vont pointer au chômage. Un scandale, en effet ! Mais qui ne voit que c’est là affaire de mauvaise gestion, quand on mesure les conséquences négatives de telles pratiques ? Pourquoi implorer la morale à la rescousse, alors qu’il suffit de changer des règles de gestion aux effets désastreux ?

Quand l’éthique devient source de profit… Ethics is business

Quand une entreprise vous parle de « morale» , quand elle devient « généreuse» , quand elle mime l’altruisme, quand elle vous dit qu’elle ne vise pas le profit ou du moins qu’elle n’en fait pas son but ultime, qu’elle est là pour vous, méfiez-vous, il y a un piège quelque part… C’est l’économie parée de la vertu, ce n’est pas une économie « vertueuse» . Pourquoi ? Tout simplement parce que c’est contraire à sa nature… Le boulanger qui, pourtant, vous nourrit n’est pas un altruiste, et quand une grande enseigne de distribution « défend votre pouvoir d’achat» , c’est avant tout à son chiffre d’affaires qu’elle pense. Cynisme ? Non, absolument pas. Réalisme économique, tout simplement…

En s’ouvrant les portes de l’entreprise, l’éthique est devenue business, un business plutôt lucratif d’ailleurs, et les moralistes et autres déontologues qui se sont engouffrés sur ce marché ont, pour la plupart, oublié de faire vœu de pauvreté. Et quel intérêt pour l’entreprise à se parer des vertus de la morale ? Tout simplement, parce qu’aujourd’hui, la morale paye. « L’éthique est devenue source de profit, faisons de l’éthique…» Et comment pourrait-on le reprocher au chef d’entreprise : il ne fait que se comporter en « marchand avisé» , et en tant que tel, il ne peut être que loué.

L’entreprise a moins besoin de morale que de saine gestion !

Qu’il faille modifier les règles du jeu qui président au fonctionnement de l’économie capitaliste, cela nous semble évident, mais n’a rien à voir avec la morale. Les comportements des différents acteurs de l’entreprise ne sont en rien guidés par des considérations éthiques. L’entreprise n’est rien d’autre qu’une convergence (plus ou moins durable, plus ou moins stable, et plus ou moins difficile à créer et à maintenir) d’intérêts purement égoïstes. Ce n’est pas par amour de leur patron (ce qui n’empêche pas qu’ils peuvent aimer leur patron) que les salariés acceptent de lui consacrer une part de leur énergie et de leurs compétences, c’est parce qu’ils y trouvent leur intérêt. Ce n’est pas par générosité humanitaire que vos clients achètent chez vous plutôt qu’ailleurs. Et les actionnaires ne sont pas les bienfaiteurs désintéressés que personne n’imagine d’ailleurs…

Quand les « licenciements boursiers» deviennent une pratique fréquente sinon habituelle, quand les écarts de salaire deviennent source de tension sociale, quand la pression qui est mise sur les salariés pousse au suicide, quand des « travailleurs pauvres» ne peuvent même plus tout simplement survivre… il y a danger, et danger grave pour l’économie, il y a menace pour le « ciment» social. Et ce qui fait le ciment social, ce n’est pas l’altruisme, l’amour du prochain et autres valeurs morales, ne rêvons pas, c’est la solidarité, ce qui n’est pas du tout la même chose, mais c’est déjà pas mal. Si, en matière d’économie, on ne peut pas faire n’importe quoi, ce n’est pas pour des considérations morales, c’est pour des raisons de survie et d’efficacité de l’économie.

L’économie a plus besoin de sagesse que de morale…

L’histoire de Midas par laquelle nous avons commencé notre propos mériterait d’être longuement méditée : avant d’être un homme cupide, Midas est un idiot. Il a manqué de la sagesse qui définit le marchand avisé. Mais la sagesse, si elle est vertu, est « vertu intellectuelle» , elle n’est pas « vertu morale» . Etre sage, c’est tout simplement se comporter avec intelligence.

Et la morale dans tout cela ?

Le « bon» marchand peut-il être aussi un marchand « bon» ?

Sans doute…, pourquoi pas ? Moi, je veux bien, mais je dirai presque que c’est son affaire. En tout cas, le fait qu’il soit d’un comportement vertueux exemplaire, un « saint» en quelque sorte, ne le rend en rien meilleur marchand. Et quand, en tant que malade, je choisis un médecin, je vais sans aucun doute préférer le « bon» médecin au médecin simplement « bon» . Le fait d’être « saint» ne rend pas meilleur médecin, comme il ne rend pas meilleur manager. L’économie, pour bien tourner, n’a pas besoin de saints, elle a tout simplement besoin de gestionnaires sensés.

Alors ?… La notion de management éthique ou d’éthique du management a-t-elle encore un sens ? Malheureusement ou heureusement, dire que l’économie est a-morale n’est pas dédouaner les managers de la question éthique. Il y a sans doute des choses que, en tant que managers, on peut et on doit s’interdire pour des raisons de conviction morale, pour des raisons de pure éthique et l’on dira « bravo» à ceux qui le font. Mais si cela les rend louables sur le plan éthique, cela ne les rend sans doute en rien meilleurs managers !

Mais ceci est une autre histoire, dont on parlera peut-être un jour…