L’émergence de valeurs humanistes…

 Il est de bon ton de dénigrer notre société et d’y voir la montée des égoïsmes, des individualismes de toutes sortes, en même temps que la perte des valeurs humanistes. Ce n’est sans doute pas aussi simple. La montée en puissance du mouvement écologiste, pour ne prendre que lui comme exemple, traduit l’émergence de comportements nouveaux. L’écologie n’existerait pas si elle n’était portée par l’amour de l’autre, (et par « autre » il faut entendre non pas ses enfants, ses proches, mais l’humanité toute entière). Le devoir qui s’impose à nous, comme une obligation morale, de laisser aux générations futures un monde tout simplement « vivable » est de l’ordre de la bienveillance, en même temps qu’il nous oblige à des sacrifices. A sa manière, l’écologie réintroduit l’idée du « sacré » dans une société que l’on dit foncièrement et totalement matérialiste.

Le sacré, étymologiquement, ce n’est pas le contraire du profane, à savoir le religieux, c’est ce pour quoi on est prêt à se sacrifier ou tout au moins à faire des sacrifices. Est sacré ce qui représente pour soi une valeur, voire une valeur suprême. Or, ce que l’on constate avec l’écologie, c’est que c’est l’amour des autres, de nos enfants, des enfants de nos enfants, et à travers eux de toute l’humanité, qui nous amène à modifier nos comportements dans ce que notre manière de consommer et de produire a de nocif pour le bien-être des générations futures. Reconnaître des valeurs sacrées, c’est entrer dans une démarche éthique, c’est introduire l’idée que l’on ne peut pas faire n’importe quoi, que tout n’est pas permis, que tout n’est pas équivalent sur le plan du bien et du mal.

L’écologie a ouvert une brèche, sans doute bien petite et trop étroite au goût de certains, dans le productivisme et le consumérisme à tout crin, au nom de la bienveillance que nous devons aux autres. On dit quelquefois que la politique n’est rien d’autre que la gestion de l’intérêt collectif comme compromis ou comme harmonisation des intérêts particuliers. Le mouvement écologiste n’existerait sans doute pas si n’étaient en jeu que les seuls intérêts des générations actuelles. Derrière l’écologie, il y a au moins un peu d’altruisme, de volonté de bien-être pour l’humanité et pas seulement pour soi seul.

 Pas d’écologie sans amour et pas de bienveillance sans amour…

Mais encore faut-il s’entendre sur la notion d’amour : il ne s’agit pas ici de compassion, de pitié, de sentimentalisme, ni même de charité comme on l’entend habituellement dans la religion chrétienne. La langue grecque, beaucoup plus précise et plus riche, nous offre 4 concepts pour traduire un même mot français, le mot « amour ». « eros » est le premier pour signifier l’amour-passion et l’érotisme. Le second, « storgê » décrit l’amour familial comme le lien affectif qui unit un parent à son enfant. Le troisième, « philia« , s’adresse aux amis proches, ceux avec qui on a tissé des relations affectives fortes et le dernier « agapê » convient pour toutes les autres personnes, pour le cercle élargi, mais qui n’a pas de frontière, puisqu’il peut s’étendre à toute l’humanité.

L’agapê grec, c’est un peu l’amour pour le prochain (qui ne sont pas les « proches ») dont parlent les évangiles ou bien encore la compassion et l’altruisme dans la spiritualité bouddhiste. Sa forme laïque, non religieuse, c’est l’humanisme, dont la bienveillance peut être considérée comme une forme d’expression. Cet amour-là, c’est celui qui nous permet de nous intéresser à l’autre, de souhaiter qu’il aille bien, qu’il soit en bonne santé, ou même heureux et qui, éventuellement nous fait agir pour l’aider, le secourir et lui apporter un peu de bonheur. C’est le désir et la volonté de reconnaître en tout individu, quel qu’il soit, un humain, c’est-à-dire un semblable à soi-même, un égal.

 De l’amour affectif à l’humanisme rationnel…

Remarquons que cette élaboration conceptuelle, qui va de « eros » à « agapê » en passant par « storgê » et « philia », obéit à un triple mouvement qui va :

-       du plus proche vers le plus lointain dans le cercle de l’intimité et de la proximité,

-       du passionnel (« eros ») et de l’affectif (« storgê » et « philia ») vers le rationnel (« agapê »),

-       du particularisme (parce que c’est « lui », disait Montaigne de son ami La Boëtie) vers l’universel (tout simplement parce que c’est un être humain).

 

Avec cette définition de la bienveillance, en tant qu’expression de l’humanisme, on est assez loin de toute forme de compassion et encore moins de sentimentalisme. L’humanitaire, c’est autre chose que l’émotion, bien normale et bien humaine, dégagée par la photo d’un enfant noyé sur une plage, émotion aussi fugace et aussi inefficace qu’elle peut être violente. En tant que telle, la bienveillance n’est pas une émotion, mais une exigence morale qui s’impose à tout être humain à l’égard de n’importe quel autre être humain, en dehors de tout particularisme, et en dehors de tout lien affectif que je pourrais entretenir avec lui.

 Deux manières d’être bienveillant…

 Il y a ainsi deux manières de d’entrer dans le management bienveillant et elles n’ont évidemment pas la même valeur ni probablement les mêmes effets.

La première porte d’entrée est purement économique.

Elle part d’un constat et en tire les conséquences. Les entreprises sont en panne de motivation, d’imagination, de créativité et donc de compétitivité. Pour qu’elles retrouvent la voie de la performance, il faut changer un mode de management dont on perçoit bien qu’il produit des effets pervers et contre-productifs. C’est en prenant en compte le bien-être des salariés qu’on répondra finalement le mieux aux exigences des entreprises. Le management bienveillant apparaît alors comme la solution qui permet d’entrer dans le cercle vertueux du bien-être des salariés et de l’efficacité économique. Cette manière de voir les choses va donner naissance à des règles comportementales, des codes de conduite qui n’ont de valeur que relative. C’est sans doute mieux que rien, mais on n’a pas trop de mal à imaginer que la première contrainte économique les fera facilement voler en éclats.

La deuxième porte d’entrée est purement éthique.

C’est l’application, dans le contexte de l’entreprise, de ce que Matthieu Ricard appelle « l’altruisme étendu » et qu’il distingue de « l’altruisme instinctif ». L’altruisme instinctif (ou naturel) c’est la bienveillance spontanée dont nous faisons preuve à l’égard de nos enfants (storgê) ou c’est la sollicitude que nous manifestons à l’égard de ceux qui nous sont proches (« philia »), parce que nous les aimons. L’altruisme étendu, c’est « l’agapê », c’est la volonté de bien-être étendu à tout individu humain, quel qu’il soit, sans qu’intervienne le moindre attachement affectif entre lui et moi. Il s’agit d’un humanisme rationnel, fondé sur une sacralisation de l’humain considéré comme une valeur en soi. Les règles comportementales qui en découlent sont alors de nature éthique et, en tant que telles, possèdent une valeur absolue qui prime sur la contrainte économique.

Défini de cette façon, le management bienveillant est une véritable révolution dans l’art du management. Il fait du bien-être de chacun et du bonheur au travail la finalité première du management, qu’il doive en résulter ou non un bénéfice pour l’entreprise. Nous ne sommes plus dans une problématique de calcul d’intérêts, mais dans une problématique éthique. Et, comme nous n’aurons pas la naïveté de croire à une sorte d’harmonie préétablie entre bien-être pour le salarié et rentabilité pour l’entreprise, la fidélité à l’éthique peut exiger de sacrifier au moins partiellement le profit économique et elle peut obliger à produire autrement.

 La « vertu » comme principe de leadership et qualité du manager…

La bienveillance dans le management est loin d’être une idée nouvelle. Confucius en fait la qualité principale et nécessaire du chef. Il écrit : « Que le prince cultive la vertu et le peuple viendra à lui en masse, avec le peuple viendront les terres, avec les terres la richesse. Cette richesse sera le bénéfice de la rectitude du prince. Vertu est racine, richesse est moisson. » Les apôtres de la bienveillance managériale pourraient pratiquement reprendre mot à mot cette maxime de la vieille sagesse chinoise.

On conclura ces quelques réflexions en disant que si la bienveillance est érigée en principe managérial à la fois éthique et efficace, alors la qualité fondamentale d’un manager doit être l’amour des autres, au sens de l’agapê, car sans agapê, la bienveillance n’est qu’un simulacre, une parodie, une contrefaçon, sans doute incapable de faire illusion bien longtemps.